Ces ténèbres qui n’étaient pas miennes

Dans cette rame tardive de métro, dans la nuit avancée, j’ai posé mon regard sur cette fille qui me faisait face, une jeune femme aux habits courts, au maquillage extravagant, aux talons hauts, aux yeux bien trop tristes. Des yeux que je n’oublierai pas.

Elle regardait je ne sais trop quel souvenir perdu devant ses yeux, le regard flou, le visage baissé.

On aurait pu croire qu’elle voyait là, devant elle, des ténèbres sans fin, une noirceur à n’en plus finir. J’ai vu ces yeux qui cherchaient une lumière quelconque sans parvenir à la voir. J’ai vu cette tristesse sans fond, comme un puits obscur s’enfonçant dans le creux de la terre et n’y trouvant que doutes et peurs trop profondes.

J’ai senti en moi cette impuissance de ne pas savoir quoi faire, de ne pouvoir rien dire, de ne pas voir comment tirer ce regard vers la lumière, vers la vie. Je n’ai pas su trouver la faille de ce désespoir sombre, je n’ai pas osé saisir l’épaule désabusée, je n’ai pas voulu troubler le silence opaque de cette rame.

Personne ne semblait voir ce regard face au mien, ces yeux baissés vers le sol, semblant plonger au travers du lino sale et des rails eux-mêmes, vers des rivières souterraines où il aurait voulu se noyer. Moi, face à ce regard trop sombre, j’aurais dû sans doute poser un geste. J’aurais dû proposer quelque-chose, ne serait-ce qu’un mot, une phrase, une accroche banale. Quelque-chose
qui puisse engager la discussion. Quelque-chose qui sauve cette jeune-femme de cette ombre qui semblait l’avoir envahie. Mais dans mon silence, j’ai consenti à cette tristesse. J’ai vu l’horreur se dessiner dans ces yeux et je n’ai rien su faire. Je n’ai rien su sauver.

Jamais je n’ai revu depuis des yeux aussi tristes. Jamais je n’ai revu un regard empli d’un tel désespoir. Mais pour cette jeune femme dont j’ignore le nom, pour toutes celles faisant le métier qui sans doute était le sien, toutes celles qui ont un jour eu dans le regard cette tristesse à n’en plus finir, pour toutes ces femmes-là, j’écris ce portrait. Car cette jeune femme, dans toute sa douleur, dans toute sa tristesse, malgré ses vêtements et son maquillage exagéré, cette jeune femme portait dans son regard une beauté pleine de noblesse Non pas car ses yeux étaient tristes, mais car ils témoignaient de cette quête de vie, cette soif d’amour, de reconnaissance, qu’ils ne semblaient pas parvenir à trouver.

Alors, pour elle, et pour toutes les autres, je voulais vous parler de ce regard dont je me souviens encore, et qui mérite que l’on s’y attarde, que l’on s’y attache. Et même si je n’ai pas su lui parler, même si je n’ai pas su l’aider, même si je n’ai pas su lui montrer mon empathie, j’aimerais au moins que d’autres l’aiment à travers ce portrait, que d’autres se sentent emplis de
compassion et d’amitié pour cette jeune femme inconnue, qui était infiniment triste, et pourtant, qui était si touchante que j’aurais voulu la bercer et l’amener vers toute la beauté du monde, comme une jeune aveugle à qui l’on fait toucher la mousse sur l’écorce, et toutes ces choses qui rendent la vie belle et infiniment grande, infiniment précieuse.

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