Cette soif qui me traverse

Tu te rappelles, Dieu, la lumière rouge de ce soir-là… C’était il y maintenant presque dix ans.
Dans les buildings au loin les bureaux étaient éteints, les vitres étaient noires. En cet instant tout était mort.
Et tu as vu.
Tu as vu cette folie qui me prenait à la gorge, au corps, tu as vu mon enfermement dans cet hôpital atroce.
Sans doute as-tu, toi aussi, pleuré.

Mes yeux ne sont pas des yeux. Ce sont des déserts qui cherchent, sans relâche, la beauté qui les attire, dont ils ont soif.
Comment réveiller la lumière…
Une lumière faite de vent et d’eau… La brise, douce, racontant ta présence. Le murmure discret de la source que tu ne cesses d’être.
Dieu.
Sans doute avais-tu pensé pour moi autre chose.
Sans doute avais-tu, toi aussi, rêvé d’une harmonie certaine.
Le doux bruit de ta présence, en mon cœur, me redit parfois ta tendresse.

Et puis… le rappel de cette brisure, dix ans plus tôt. Celle qui nous sépara des années durant.
Cette séparation qui fut si douloureuse.

Je me souviens cette année-là, l’année de mes 20 ans. Le début de ma maladie. Le combat qui s’est à jamais imposé. Il y a maintenant près de dix ans… ce séjour dans cet hôpital parisien.
L’effondrement de mes rêves.
L’effondrement de notre relation.

Il faut du temps pour réapprendre à bâtir.
Il faut du temps pour accepter de ramasser une à une les pierres de nos anciennes bâtisses. Celles de nos premiers rêves. Celles de nos espoirs vers l’avenir.
J’y travaille.
Les choses trouveront leur épanouissement. Je sens en moi tant de choses qui ne demandent qu’à germer… Il y aura de la tendresse à donner. Il y aura, je le crois, de la tendresse à accueillir.

J’ai souvent été trop écharpée, comme toutes les personnes en miettes qui ne savent plus ni le sens ni la racine de ce qu’elles sont.
Ce soir-là, dans ce moment où tout a plongé dans une autre nuit, je ne me rendais pas compte de cette folie qui me claquait dans les veines, je n’avais pas conscience de glisser vers un ailleurs où je n’étais plus moi.
Et comment accepter d’avoir été autre ?
La volonté instinctive de l’envol, du déploiement spectaculaire de mes ailes encore enfouies.
Moi : un être au visage douloureux, au regard perspicace, à l’esprit écharpé. La cage, fermée, de mes échecs.
Écrasante envie de m’enfuir vers le soleil et de m’enfoncer dans l’ombre, tout à la fois, une étonnante façon d’aimer le parcours qui fut le mien et de désirer paradoxalement le murer à jamais derrière des voutes impénétrables.
Oublier le chiffre sorti un jour sur les dés, le hasard de mon sort, la chute.
Une journée qui encore me fait frémir.
Enfermée à présent dans un quotidien dans lequel je suis pleine de limites insoupçonnées et d’échecs, je pleure.
La beauté du jour face à la sombre angoisse où je gis. La beauté : un arc aux flèches puissantes, celles des rayons timides de l’aurore se glissant dans mes veines et me hurlant cette lumière que je ne possède plus. Un cœur affamé que le mien, et la violence de ma quête est telle que je secoue mes sanglots sans pouvoir les cracher quelque-part.
Une injustice que je ressens dans ma peau claquée contre les béances de mes manques.
Et qu’aurait été ma vie si je n’étais pas malade…
D’ailleurs, comment font tous ces autres malades ? Comment font ces autres prisonniers de l’ombre, de par le monde ? Peut-être ma lutte est-elle liée à la leur, après tout…
Peut-être n’existe-t-il pas de souffrance solitaire, peut-être souffre-t-on toujours avec les autres…
Une seule soif de vivre nous lie.

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