Débuts

Je me souviens : ces secondes à n’en plus finir, ce temps qui n’en finit pas de passer.
Dehors, par la fenêtre : le parc.
Les arbres, dehors.
Un souffle de vent. Je vois les feuilles frémir, j’imagine leur bruissement.
La fenêtre ne s’ouvre pas.
De ma chambre, j’entends des bruits de voix dans le couloir. Des interpellations, quelques échanges.
Ce sont sans doute les infirmières.
Ici personne ne rit. Ici personne ne s’exclame. Elles seules semblent apporter quelque-chose ressemblant à la vie.
Dehors, le vent souffle toujours.
Le silence a repris sa place.
Combien encore de secondes me séparent de la sortie ?
Une prison blanche, aseptisée, nommée « hôpital ».

Je passe mes journées entre la chambre et le couloir.
L’ennui.
L’ennui mortel, vif, profond.
Une morsure au cœur dont je ne pourrai me défaire, quoi qu’il advienne.
Aucune activité, ici.
Aucune animation dans ce service
Nous sommes les oubliés.
Nous sommes les intouchables.
Nous sommes les autres, ceux dont la différence dérange.
Les lépreux d’un autre genre.

Et pourtant nous sommes encore vivants.
Nous sommes encore là.
Et pourquoi nous oublie-t-on ?
Pourquoi nous laisse-t-on glisser dans l’ombre ? Et jusqu’où ira ma chute ?
Je ne veux plus.
Je ne veux pas de cet hôpital, je ne veux pas de cette vie.

Je ne suis pas née pour ça, pour l’asile, pour la souffrance, pour les larmes.
Et combien encore de pleurs devront noyer mes yeux pour enfin sortir de la pénombre ?
Je sors de la chambre. Je marche jusqu’à l’ascenseur. Les autres sont déjà là. Nous attendons.
Les infirmiers arrivent. Nous montons tous dans l’ascenseur démesuré, fait pour les brancards sans doute. C’est l’heure du self.
Les deux infirmiers rient, lancent des boutades, détendent l’atmosphère.
Ça fait du bien.
C’est la vie qui reprend sa place.
Je suis née, sans doute, pour vivre.
Non pas pour cette vie-là mais pour la vie qui me ressemble.

C’est dans cet hôpital, sans doute, que commença la bataille contre l’ombre.
C’est là, je crois, que je me mis à forger mes armes.
Le courage.
La patience.

Et si l’espoir lui-même m’avait abandonnée, je pouvais cependant compter sur cet instinct
fidèle : ma vie était toute autre.
Ma vie n’était pas la maladie.
C’est ainsi qu’a commencée la quête.
Des années dans le noir, à serrer les dents, à frémir.
Des années à explorer l’ombre, à tracer des lignes.
Des années à connaître peu à peu le labyrinthe complexe et subtil de mon mal, à désarmer les mines, à éviter les pièges entraperçus.

Des années à chuter, à tomber, à mordre la poussière.
Sans doute que ma volonté était faite d’acier.
Malgré les doutes.
Malgré les larmes, les angoisses, les déprimes.
Je suis debout.

Et pour en avoir payé si cher le prix, je crois bien que ma vie aura de la valeur.
Elle sera belle.
Elle sera lumineuse, non pas sans ombres mais plantée dans la nuit.
Comme une lampe dans les ténèbres.
Ces ténèbres qui m’entourent de si près que je commence à ne plus les craindre.
Je serai vivante jusqu’au bout, et jusqu’au bout je mordrai l’ombre.
Je me battrai et me relèverai encore au dernier jour de ma vie.
Car c’est la mienne et que c’est mon unique.
Ma précieuse.
Ma petite.

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