Les oubliés

A la caisse d’une supérette, ce client : un monsieur d’un certain âge, aux habits rapiécés, à la barbe drue, au pas bancal. Je suis juste avant lui et nous attendons côte à côte dans cette file d’attente qui s’éternise.
Compte tenu de l’odeur qui l’entoure, je ne peux m’empêcher de remarquer qu’il ne s’est sans doute pas lavé depuis un moment. Peut-être est-ce un SDF, ou bien un vieux monsieur dont la mince retraite est insuffisante et qui a perdu l’habitude de vivre en société, qui a perdu ses habitudes d’hygiène. Pourtant, malgré son allure peu engageante et ses yeux distants, je vois qu’il pose sur le tapis roulant trois ou quatre grosses boites de chocolats.
J’arrive à la caisse, je paye, et tandis que je finis de ranger mes courses, le voilà qui paye à son tour, en liquide, cette somme importante pour ses chocolats.
Je ne peux m’empêcher de lui dire au revoir, avec l’espoir que l’on puisse engager la conversation, qu’il me raconte un peu de lui, de sa vie, de son existence silencieuse et pourtant tellement surprenante. Mais il n’entend pas. Je répète, plus fort : « au revoir » avec un sourire engageant, mais il semble concentré sur ses courses, qu’il range attentivement. Il n’entend pas.
Et je m’en vais. Cet homme aura peut-être fait ce cadeau immensément précieux à ses amis, à un proche, à sa famille… Ou bien a-t-il décidé de s’offrir à lui-même ce magnifique présent, pour être moins seul en ces jours de fêtes, pour se sentir aimé, choyé. Pour se sentir exister.
Et qui de nous peut affirmer qu’il n’oublie pas, parfois, ces personnes aux existences silencieuses… ces gens âgés, ou démunis, ces étrangers aux vies difficiles, aux parcours blessés… qui de nous peut affirmer qu’il offre à ces gens le regard qu’ils méritent, les attentions dont ils ont besoin, l’amour qu’ils espèrent? Et comment faire pour mieux les inclure dans nos vies, ces personnes qui semblent doucement s’effacer, doucement s’éloigner de la vie, de l’espoir? Jusqu’à ce vieil homme qui donnait sans doute toutes ses économies pour acheter ces chocolats de Noël.
Car plus j’y pense et plus je me dis que, sans doute, cet homme à l’allure de SDF voulait de toute ses forces vivre un Noël digne de ce nom, un Noël où l’amour serait au centre, un Noël aimé et aimant, que ces chocolats aient été pour lui ou pour un autre, ce geste dit bien toute sa souffrance de ne pas être aimé, sa souffrance profonde d’être mis à l’écart, en marge de la société, d’être considéré comme celui qui ne peut pas offrir, ou s’offrir, ce genre de choses… et cela dit aussi tout son désir d’être enfin respecté.
Cet homme si pauvre, cet homme blessé avait en lui cette volonté incroyable de combattre un peu plus la misère du monde en combattant la sienne.

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