Comme une île entre les flots

Voilà cet homme, grand, barbu, grisonnant, brandissant une pancarte : mon nom. Il a l’air doux, un peu bourru. Je sors avec lui de l’aéroport. Voilà cet homme derrière lequel je marche, valise en main, jusqu’à son taxi qui bientôt démarre.
Voici la nuit qui s’avance sur le parking, zébrée des phares blancs de cette voiture sombre. Voici cette discussion qui s’amorce. D’abord banale. D’abord douce.
Nous sommes le 31 décembre. Il est 22 heures. Des dizaines de taxi attendent sur le parking gigantesque, attendant des clients qui ne viennent pas, qui ne viendront plus. Et voilà que l’on sent, déjà, dans les paroles de cet homme, une colère sous-jacente. L’an dernier, ce même jour, il avait attendu un client longtemps, sans résultat. Un client qui avait pourtant réservé. Les gens ne respectent pas les chauffeurs.
J’écoute. J’essaie d’être compréhensive. Et des difficultés du métier qu’il exerce, nous en venons rapidement à celles de tous ces autres métiers qu’il a exercés auparavant.
Ambulancier, serveur, militaire… Il semble avoir vécu plus d’une vie, cet homme. Des vies difficiles.
Il raconte sa misère, ses difficultés, depuis le début de sa vie professionnelle, sa détresse face à la vie qui semble trop lourde, qui semble trop dure. Il aurait aimé passer cette soirée du 31 décembre avec sa femme, à la maison, chez lui.
Mais il faut bien gagner sa vie, il faut bien vivre. Il passera la nuit à transporter des personnes faisant la fête. Le pire dit-il, ce sont les dernières heures, celles du petit matin.
Une mauvaise nuit en perspective, longue, ennuyante, fatigante.
Et tous ces gens qu’il transporte arrivent bientôt dans ses phrases, dans ses mots, des gens qui en ont plein les poches, qui ne savent plus ce que le respect veut dire, qui lui parlent de haut, qui se mettent au-dessus de tout. Ces gens friqués qui dirigent les autres, et qui ne savent plus ce qu’être humain veut dire. Mon chauffeur de taxi semble en avoir après le monde entier, et tous, ils défilent, tous ces clients, tous ces métiers, toute cette amertume.
Le trajet se passe ainsi, et pendant la vingtaine de minutes où nous nous trouvons ensemble dans l’habitacle de cette voiture, j’écoute le flot de paroles amères de cet homme découragé. Je suis attentive, je ne dis pas grand-chose. Il n’y a rien à dire, en fait, et le silence de lui-même amène ce chauffeur à déposer ses soucis dans le creux de cet instant, devant cette oreille attentive qui semble ne pas lui en vouloir de déverser ainsi tout le poids de sa vie et de ses tribulations, profitant de cette présence discrète mais sure.
Nous arrivons. Je sors. Il prend ma valise dans le coffre, qu’il me tend. Puis ces quelques mots de sa part, doux, étonnamment apaisés : «Vous êtes ma première cliente de ce soir. Alors, cela signifie que ce sera sans doute une bonne nuit. C’est un signe.»
Je remercie, je souris, je pars. Le voilà qui redémarre, déchirant la nuit de ses phares, déchirant la nuit tout court, sans relâche, sans cesser d’espérer un meilleur, une éclaircie, une lumière, comme tant d’autres, comme tant d’hommes
et de femmes luttant pour la paix, pour la joie, pour la vie.

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