L’absent

Tu n’es pas venu, Dieu.
Tu m’as laissée.
Durant ces années trop sombres pour pouvoir en parler, tu n’es pas venu.
Qu’importe : je ne veux plus croire.
Je refuse.
Je ne veux même pas t’aimer. Comment pourrais-je ?
Je ne sais pas comment finira l’histoire, mais le fait est que j’en suis dégoutée.
Tout cela n’était-il pas censé être autre ?
Malgré tout, Dieu, je crois encore au hasard des choses et aux vents portant nos désirs à leur fécondité.
Cette tristesse qui m’ausculte en silence, qui pèse son sourire froid sur ma poitrine…
Cette vie n’est pas à moi. Cette tristesse vient d’une part trop sombre de moi-même pour qu’elle puisse m’appartenir. Comme une eau froide qui aurait trop stagné, un pourrissement dont je ne serais pas responsable.
Derrière ma fenêtre, je vois les aubes combattre jour après jour la nuit, je les vois avec candeur et quiétude faire s’enfuir les ombres, et je me demande si la victoire contre le mal est tout aussi paisible et si elle vient, elle aussi, avec des chants d’oiseaux.
J’aurais cru que pour détruire les profondeurs de l’obscurité il aurait fallu déchirer les cieux avec fracas, mais l’arrivée du matin est bel et bien la preuve que la douceur peut elle aussi vaincre l’atrocité des abîmes.
Alors, si la paix et la lumière peuvent tout face à la nuit, peut-être que toute la suie de mon histoire pourra être balayée un jour par une quiétude profonde. Je la cherche, je la veux.
La ville, malgré son allure labyrinthique, se trouve envahie par l’allure pressante et rapide d’hommes et de femmes habillés de gris et de blanc, de noir, de beige. Ils semblent chercher une sortie, une issue, un passage. Quelque-chose semble les attirer irrésistiblement et hâter leur pas, comme un instinct venant des tréfonds de leur être, une chaleur à suivre.
Mais les bouches chaudes du métro les engouffrent sans discontinuer et le va-et-vient des rames ne s’arrête qu’à peine le temps de laisser ces grands corps maigres se serrer étroitement les uns contre les autres. La rue longe le canal, gorgé d’une eau transparente et épaisse.
Dans cette foule : moi.
Moi : brisée
Pourtant, je vois encore la beauté des choses.
Des hommes.
Ces foules sont faites d’autant de cœurs, autant de vies.
La beauté infinie du monde creuse sa place au cœur de chaque homme.
Nous sommes faits de lumière, nous sommes faits d’espoir.
Dans la ville des buildings se dressent de part et d’autre de la route, surplombent les passants, donnent le ton. Les pantalons gris, les chemises blanches, tout glisse et se croise sous le va-et-vient des parapluies noirs.
Ces hommes avancent d’un pas réglé vers les bouches de métro, vers les parkings, vers les trottoirs qu’ils envahissent en bloc. La ville avale et ravale, broie, mélange et disperse cette foule aux couleurs grises. Sous les buildings blancs et argent, la terre regorge de couloirs clairs et bleutés, dédale de rails électrifiés et de quais de béton lisse.
Là-haut, derrière les surfaces brillantes des bâtiments, affluent des corps minces, mécaniques, rapides. Les néons versent une lumière d’un blanc pâle, les horloges au mur émettent un tic-tac régulier, doux, angoissant. Les ascenseurs montent et descendent, engouffrent, transportent et délivrent ces ingénieurs, ces professeurs, ces jeunes diplômés à la démarche raide. Des secrétaires attendent devant leurs téléphones, sourient, remettent en ordre leurs jupes et leurs notes. Derrière elles, à toute heure, des numéros défilent et se remplacent, se succèdent, se perdent.
Pourtant, malgré l’allure froide de ces foules dont je fais partie, je crois profondément en nous.
Je crois profondément en l’homme.
Nous sommes forgés de beauté, nous sommes faits pour elle.
Faits pour la magnificence du monde.
Faits pour l’émerveillement.

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