Quand on se penche vers l’autre

Il est assis. Vieil homme au regard sage, à l’allure posée, les pieds croisés, les habits sales. Comme d’habitude je le salue du regard, je lui dis bonjour en passant. Comme d’habitude il me sourit.
Mais cette fois-là, je ne sais pas trop pourquoi, je lui demande : ça va ? Question quelque peu stupide, ou plutôt douloureuse : sans doute que ça ne va pas très fort, puisque Anton est assis par terre, devant le Carrefour Market, comme tous les jours.
Et comme tous les jours, il semble fatigué mais serein malgré cette position vulnérable, malgré le regard de passants qui s’arrêtent à peine, malgré la boîte de conserve vide, devant lui, réclamant des piécettes.
A ma question, il me répond par un geste : ça ne va pas fort, visiblement. Il me montre son épaule. Il me dit qu’il a mal.
Je ne sais que répondre, en fait, et je me trouve bien bête d’avoir posé cette question, ce « ça va ? » tellement banal habituellement qu’on ne fait même plus attention au sens des mots.

Et quand l’autre répond que ça ne va pas ? On esquive ?
On s’arrête ? Et quand l’autre est assis par terre, quand il mendie, quand il est sale, on s’arrête ? On discute ? Les passants me frôlent sur le trottoir étroit. La plupart nous regardent quand ils passent près de nous. Je gène la circulation. Je me penche vers l’homme, pose ma main doucement sur son épaule, je ne sais pas trop quoi dire. « Vous avez mal à l’épaule ? » Peut-être me raconte-t-il n’importe quoi, après tout, pour que j’aie pitié, pour que je lui donne quelque-chose, quelques pièces. Il me fait signe de m’assoir près de lui, sur le trottoir. Il semble être heureux de parler un peu.
Je lui souris une dernière fois et lui souhaite bon courage.
M’assoir pour discuter plus longtemps est au-dessus de mes forces. Les gens passent toujours sur le trottoir. Je repars…
Je marche, je ne me retourne pas.
Plus loin, après un tournant de la rue, je m’arrête soudain.
Je me mets à fouiller dans mon sac et en sors du doliprane.
Je reviens en arrière, je le retrouve, toujours au même endroit, toujours ce même air de sagesse. Peut-être est-ce son âge avancé qui lui donne cette impression vénérable. Je lui tends les médicaments, persuadée qu’il sera déçu, qu’il aurait préféré des pièces, que ses problèmes de rhumatismes étaient joués, que c’était de la comédie pour m’attendrir, pour que je lui donne quelques euros. Des médicaments… la boîte est de plus presque vide, il ne reste que trois comprimés.
Pourtant, à ma grande surprise, il les prend, me remercie. Je
lui dis « c’est pour la douleur ». Je lui montre son épaule.
Son visage s’éclaire. Il me demande par gestes combien il faut en prendre, un? deux? Je lui réponds. Il me remercie encore, pose la main sur son cœur, il semble réellement heureux. Je ne sais pas si ce sont les trois comprimés qui le réjouissent ainsi, ou si c’est l’intention. Le voilà en tous cas transformé, empli d’une joie certaine. La joie sans doute d’un nouveau regard posé sur lui, la joie de se voir exister, de voir que sa vie a de l’importance, qu’elle mérite la peine de s’y attarder, la peine d’être soignée, guérie, consolée. La prochaine fois, sans doute, je m’arrêterai.

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