Bienheureuse lutte contre la nuit

Hier, un instant plein de grâce m’a comme repue.

Deux oiseaux, perchés dans les creux d’une grille, attrapaient du bec des grains sur de hautes tiges d’herbe. Assise dans le tram, entourée d’autres passagers dont j’avais à peine conscience, je regardais à l’extérieur ces moineaux, ou peut-être des sortes de rouge-gorge.

Puis, le tramway a réamorcé son moteur, les roues ont repris leur mouvement rond, et dans cette avancée lente et massive, les deux oiseaux ont pris leur envol. Je les ai vus s’élancer joyeux dans l’air lourd du mois de juin. J’ai admiré l’instant passé.

Je l’ai recueilli.
Une enfant, sans doute, vit en moi comme en son antre heureuse.
Elle reste la plus belle part de moi-même.
La plus fragile aussi.
J’ai aimé et j’aime encore la fragilité qui m’entoure. Cet apaisement neuf jaillissant dans les détails des choses. Ce décalage étrange entre nos sociétés uniformes, aseptisées, rapides, et l’éternelle beauté des lenteurs de la terre. Cette boue qui fait le sol, cette argile tendre sous nos pieds, tout cela forge nos origines.

J’aime.
J’aime le fredonnement de l’eau, dans les bois, quand on ne sait pas encore où se trouve le lit de ce ruisseau inattendu, quand on guette son glapissement pour venir y boire de l’eau fraiche, jaillie des sources, issue des cols.

J’aime et j’ai aimé.
J’ai aimé la teinte orangée du soir, sa quiétude irraisonnée. La terre semble alors se confier à elle-même le poids immense du monde. Tout semble plus léger. La terre porte tout.

J’aime l’aube, son éclat mouillé de brumes lézardées, crayonnées de rouge, inondées de chants d’oiseaux.

J’aime et j’aimerai.
J’aimerai la patience qui sera mienne. Cette lente montée, ardue, courageuse, insensée, vers la lumière qui étrangement m’appelle. Cette lente marche où nous sommes tous liés. Ces prières qui nous soutiennent les uns les autres.

La joie de voir en l’autre l’espérance qui est aussi la nôtre. La bonté transpirant de nos actes, se donnant d’elle-même aux autres, escaladant parfois les murs de nos peurs, nos manques de confiance, nos hésitations.

J’aimerai aussi, semble-t-il, la nuit. Je l’aime déjà, de fait. Ou plutôt : j’aime l’avoir traversée une fois que l’aube éclate.

J’aimerai la nuit pour cette richesse qu’elle m’apporte. J’aimerai la nuit pour ce vase qu’inlassablement elle creuse, au creux de mon cœur. Ce vase profond qui se remplit parfois de tant de tendresse. Alors, en ces instants où j’ai soudain conscience de la chance d’avoir eu à traverser les ténèbres, alors je bénis la nuit.

Bien sûr ces instants sont rares.
Bien sûr, souvent, j’aimerais avoir eu moins de nuits, moins de traversées des abîmes, moins de tempêtes.

Mais nous irons ensemble, Dieu, vers le sens véritable de ma vie, ce chemin où tout a plus de poids, où tout prend une nouvelle profondeur, où même les existences les plus difficiles sont utiles et belles pour le monde.

Un chemin où les pierres sont nombreuses, où le jour s’effiloche trop souvent.
Mais, je le crois, ce chemin sera beau.

Beau non pas car il sera facile. Ce n’est pas la facilité qui rend belles les choses.

Beau car j’y aurai aimé.
J’aurai aimé ma vie quoi qu’il advienne. Ma vie d’éclopée.
Ma vie qui me tient, malgré tout, tant à cœur.

Car on peut vivre heureux sans forcément correspondre à cette image que les autres se font du bonheur.

Car la difficulté de la vie ne la rend pas moins belle.
Car le combat intérieur, aussi dur soit-il, n’empêche pas l’amour ni l’accomplissement de soi-même.

Car lutter pour pouvoir vivre debout n’est pas un combat
inutile.

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