La nuit

Un soir, peu de temps après l’annonce de ma maladie, tu es parti.
J’ai senti ce froid qui m’envahissait, j’en senti très précisément que tu t’enfuyais de moi.

Ton départ. Cette séparation inexpliquée.
Le début de cette longue période de doutes.
La nuit.
La nuit de l’âme qui ne croit plus en Dieu.
J’ai prié devant des murs froids, dans des églises sombres.
Tout était vide.
J’ai répété ton nom. J’ai pleuré. J’ai supplié pour que tu reviennes.

Tu n’es pas venu.

Alors que les ténèbres se déchaînaient contre moi, alors que mon quotidien lui-même devenait bataille, tu m’as laissée.

Tu as ignoré mes prières.

Sans doute as-tu, malgré tout, aimé.
Des années ont passé, et je hurlais toujours le manque de ta présence.
Le besoin de sentir, en moi, ce lien qui est tien.
Peine perdu. La bataille contre l’ombre qui était à présent mienne n’était menée que par moi.
Aucun secours.
Aucun renfort.

Les armées sombres des peurs, des doutes et des douleurs lançaient contre moi leurs chevaux déchaînés.
Des archers tendaient leurs arcs, visaient mon âme. Des monstres, sans doute, armés d’ombres et de ténèbres, tournaient autour de moi, m’encerclaient, barraient ma route, surgissaient du sol. Les nuages eux-mêmes s’assombrissaient. Seule, je hurlais ton nom. Je te priais d’envoyer ta lumière, pour que ces ombres fuient, pour que je vive, de nouveau, en paix. Mais la nuit gagnait mon âme, le soleil disparaissait résolument derrière l’épaisseur du ciel.

Tu n’es pas venu.

J’étais seule, affaiblie, sans armes.
Tu m’as laissée pour morte, tu m’as laissée mourir de ton absence.
La nuit où je gisais était sans fond ni fin, sans accalmie.

Et pourtant.
Pourtant, peu à peu, j’ai forgé mes armes. De la boue où je m’enfonçais j’ai tiré des pierres. J’ai hurlé contre l’ombre.
J’ai appris à me battre. J’ai appris à frapper la nuit.
J’ai appris à cracher sur les ombres qui me faisaient peur.
J’ai rappelé à moi tous les souvenirs de vie qui m’appartenaient. Ces moments de quiétude et de joie parfaite.
Ces instants bénis.

Je les ai appelés à moi : ils sont venus.
Ils ont couru dans les plaines, traversé des marécages le pied leste, alertes et rapides.

Ils sont arrivés à mes côtés : armée de souvenirs, de lumières et d’espoirs qui ont soudain embrasé mon cœur.
Nous avons tiré les lames des fourreaux, nous avons brandi nos lances, nos couteaux, nos arcs.

Nous avons lancé nos chevaux, bride abattue, contre l’armée adverse qui s’élançait à son tour.

Je n’ai plus eu peur et les ombres peu à peu ont perdu la bataille. Nous avons vaincu.

Nous avons vaincu par la force de la lumière : cette beauté de la vie qui aura été mon armée fidèle.
Cette armée de lumière.
Ces cavaliers de la joie.
Ces sentinelles de la justice véritable : celle qui ne laisse pas périr les innocents.
Ces guerriers faits de soleils et de ciels d’été, de montagnes resplendissantes, majestueuses, ces soldats faits de chants d’oiseau et du rire léger des sources.

Dans les coups que je recevais je sentais, en moi, s’affermir cette volonté de vaincre.

La bataille fut atroce. Je n’en suis pas ressortie indemne. Je ne m’en suis pas tirée saine et sauve.

Quelque-chose en moi crie encore sa blessure.
Depuis cette nuit-là, cette nuit atroce, ce combat sans fin, je te refuse cette confiance que tu ne mérites plus.

Je ne veux plus de toi.
Je préfère encore l’ombre.

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