Nono

Il y a cette petite bonne femme, ce cœur qui bat et qui existe, qui est, qui parle par sourires et par silences. C’est Nono. Elle est arrivée comme elle était, avec son visage parfois inexpressif, difficile à cerner, à la fois doux et lointain, comme rêveur. Sur sa chaise roulante, sous ses lunettes, elle était là et d’entrée de jeu on comprend que tout change, quelque chose nous dit qu’avec elle, c’est différent, la compréhension du monde n’est pas la même, le regard qu’elle porte sur chaque chose provient d’une autre façon de saisir la réalité, de la frôler peut-être.

Difficile confrontation à l’inattendu, ce je-ne-sais-pas-comment-m’y-prendre, ce face-à-face avec l’autre, la nouveauté de ce qu’il est pour nous, la peur de ce qu’il réveille au cœur de notre être. Qu’est-ce ? Difficile retournement intérieur, comme quand on lit une phrase qui nous bouleverse dans un livre qui jusqu’à présent nous paraissait léger, un unique mot peut-être même, qui déménage. Réalité bien sûr d’un handicap, réalité surtout d’une vision nouvelle de la vie, incompréhensible au départ, violente.

Elle est belle, Nono. Elle est magnifique. Et dans tout son être elle porte quelque-chose d’un ailleurs, assourdissant de beauté. Premiers gestes à son égard, le jour de son arrivée.

Premiers repas à ses côtés, à l’aider à tenir sa fourchette, à découper pour elle la viande. Premiers matins, premières soirées, c’est une histoire qui se construit jour après jour, heure après heure…

Elle est assise, Nono, non pas sur son fauteuil mais sur la chaise, car elle peut marcher, un peu, elle peut se lever et s’asseoir, monter et descendre l’escalier, petites victoires éphémères qui comptent tellement, limites de ce qu’elle peut ou ne peut pas faire. Et c’est cette certitude dans son regard, dans sa manière d’être, que quelque-soit la victoire, quelque-soit la limite, il y aura quelqu’un auprès d’elle pour compléter son geste, pour traduire ses peurs, pour comprendre ses regards, c’est cette certitude qui fascine.

Elle ne parle pas Nono. Et dans tout son silence elle existe pleinement, au centre de l’attention, assise là sur sa chaise, elle mange.

Aller-retour de la fourchette, regard bienveillant de l’assistante face à ce visage peu expressif, les yeux dans le vague, peut-être à peine consciente de ce qui l’entoure. Les autres parlent, rigolent, sourient, s’interpellent. Quelqu’un rempli les verres au milieu des boutades, maladroitement renverse de l’eau sur la table, s’excuse, les autres rient de plus belle. On en oublie Nono, la fourchette en l’air.

Mais détournant le regard de la cruche, revenant à son existence silencieuse, on voit avec surprise qu’elle rigole Nono, silencieusement, la bouche grande ouverte, les yeux rieurs. A-t-elle vu la bêtise ? Entendu les éclats de voix ? Silence.

Tout le monde la regarde alors, et c’est elle qui à son tour fait sourire les autres. Dans sa joie elle fait trembler son assiette avec sa main, secoue la fourchette, plaque ses mains sur ses cheveux, au-dessus de ses oreilles.

Grâce d’un instant empli d’une beauté certaine, grâce surtout d’un être, d’une personne qui bouleverse, transforme.

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