Pietrus

Dans la rue, je vois cette église, et l’envie me prend d’y rentrer. Dedans, l’atmosphère semi-obscure appelle au recueillement, au silence, à l’abandon.

Des bougies brillent de loin dans un coin, devant une statue de la sainte vierge. Je m’approche. Je songe à m’assoir sur un des bancs faisant face à cette petite chapelle. Deux ou trois personnes se trouvent déjà là, et alors que je m’approche d’un des bancs, je me rends compte que la personne qui s’y trouve déjà assise est un SDF. Une longue barbe grisonnante, des sourcils noirs, difficile de lui donner un âge précis. Il semble jeune mais vieux tout à la fois.

Peut-être que les rides sur son front ne sont que le résultat de sa vie difficile. Il semble se recueillir. Pourtant, j’hésite : est-ce que l’odeur ne m’empêchera pas de me poser ?

Je parviens à chasser cette idée et m’assois à ses côtés. Le silence m’enveloppe à mon tour. Je me recueille, je commence à prier, mais moins d’une minute après mon arrivée, voilà mon voisin qui se lève. Il fouille dans ses poches, dans ce qui lui sert de manteau, dans ses mille et une épaisseurs de vêtements rapiécés qui pendent selon des longueurs différentes. Puis, se dirigeant résolument vers la statue, il met deux pièces dans le tronc servant à recueillir l’argent pour les bougies.

Le voilà ensuite qui prend une bougie, qui l’allume, qui la place précautionneusement près des autres, devant la vierge. Il reste ainsi debout quelques secondes encore, sans doute confie-t-il en silence une prière. Cette prière si précieuse qu’il aura donné pour elle, sans doute, les quelques pièces mendiées dans la rue.

Puis, rassemblant ses affaires, il repart. Il sort de l’église. Je sens mon cœur se serrer. Bizarrement, sa présence ne m’était pas indifférente. Bizarrement, j’aurais aimé qu’il reste un peu, j’aurais aimé frôler son existence plus longtemps, partager cette misère pendant quelques secondes supplémentaires. Je me lève, je sors à mon tour.

Dehors, la place est nette. L’homme n’est plus là. Tant pis.

Je le recroiserai quelques jours plus tard, en train de mendier, assis au coin d’une rue et lui demanderai son nom : Piétrus. Il a laissé sa femme dans son pays. Il a tout laissé là-bas et veut repartir, retourner d’où il vient, prendre un bus et retrouver ses origines.

Je le recroiserai de temps à autre dans cette même rue, je m’arrêterai souvent pour lui parler un peu. Il me reconnaîtra à chaque fois, une sorte d’amitié se liera entre nous. Un lien inhabituel mais sûr.

Et puis, un jour, nos existences se sépareront. Je ne le verrai plus.

Pourtant, je ne l’oublie pas. Je n’oublie pas sa prière silencieuse, sa bougie, son espérance. Parfois, alors, je pense à lui. J’essaie d’être cette flamme qui brûle en silence, comme cette bougie qui depuis longtemps est éteinte, et moi, j’essaie de ne jamais m’éteindre, j’essaie de garder dans mon cœur le nom de cet homme, Piétrus, qui aura par un geste donné bien plus que tant d’autres, pour une simple prière, pour une simple espérance. L’espoir sans doute de retrouver son chemin vers l’existence. L’espoir de réaliser un jour l’être qu’il est vraiment.

Tout comme nous tous, il cherche.
Tout comme moi.
Et moi comme lui, et comme tous ces hommes et ces femmes que je croise, je change le monde, sans doute, à ma manière.
J’en fais quelque-chose de beau.
Car ma fragilité certaine, cette sensibilité accrue, me fait aussi voir la beauté qui trône partout.
Qui m’émerveille.
Les choses seraient différentes sans ma maladie.
Sans doute.
Peut-être plus faciles.
Peut-être moins belles.

Je l’ignore.

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