Lettre 3 – Cher toi

Cher toi,

Bien sûr, tu aurais mérité que je te dise tout cela avant. Bien sûr, tout cela aurait dû être dit.

Ce ne fut pas ainsi.

J’ai appris ta mort presque par hasard, au détour d’une phrase, plus d’un mois après les obsèques. Bien sûr, tu aurais mérité autre chose. Un au-revoir plus cérémonieux, plus profond, plus personnel. Personne n’aime la mort. Personne n’aime cette fin abrupte, incomprise.

Encore moins quand on se la donne à soi-même.
C’est une chose douloureuse pour ceux qui restent. Une part de culpabilité, aussi.

J’aurais aimé être là pour toi.
J’aurais aimé pouvoir te dire : ne t’en fais pas, ça va aller.
J’aurais aimé que tu ne partes pas. Que tu restes. Que tu acceptes, que tu prennes la difficulté à bras le corps, que tu lui dises d’aller se faire voir, que tu lui dises « j’ai décidé de vivre ».

Il n’en fut pas ainsi.

J’ignore quel fut ton combat, son atrocité, ton héroïsme. Sans doute as-tu longtemps combattu. Sans doute étais-tu un héros hors pair, à force de te battre dans le silence et dans la solitude de cette lutte fourbe qu’est la maladie psychique.

J’ignore beaucoup de toi. Et cette fin elle-même me surprend encore. Toi si doux. Un agneau. Un trésor de générosité et d’attention.

Il faut vraiment que cette maladie soit atroce pour faire croire à des personnes comme toi que la mort est préférable à la vie, quelle qu’elle soit. Il faut vraiment que la souffrance soit grande.

Je refuse que cela se produise, comprends-tu ? Je refuse cette injustice.

J’ignore beaucoup de toi, mais je sais que j’ai une maladie similaire à la tienne. Je sais que tu es sans doute mort de cette solitude, toi aussi.

Qui a donc su t’aimer ? Qui a su te consoler dans l’ombre ? Qui a su te dire : « ça va aller, ne t’en fait pas » ? Qui a su te prendre dans ses bras ? Qui a donc su te sourire ? Te répondre ?

Je ne sais pas.

Je sais que c’est dur, que la maladie psychique n’est pas facile, qu’elle fait peur.

Je sais que la plupart des gens préfèrent parler d’hôpital ou de médicaments plutôt que de solidarité.

Qu’est-ce que la solidarité, d’ailleurs ? As-tu compris un jour ? As-tu perçu qu’elle aurait dû exister aussi pour nous ?

Non pas cette solidarité de ceux qui ont tout et qui donnent un peu de ce qu’ils ont en trop.
Non pas cette solidarité qui permet à celui qui donne de se sentir un peu mieux, car il a fait quelque-chose de bien, car il avait besoin de se sentir au-dessus de la mêlée.
Non pas cette solidarité à vomir de celui qui aide sans cœur, juste par habitude ou pour trouver une réponse à ses scrupules.

Non.

Tu le sais, la solidarité, c’est bien autre chose.
La solidarité, c’est voir la détresse de l’autre, l’entendre, la sentir nous meurtrir nous aussi le cœur.
C’est se sentir concerné par elle.
Et agir.

Alors, pardonne-moi de ne pas avoir entendu ton cri à toi.
Et crois-le bien : j’ai conscience de la nécessité de changer la donne.
On ne peut pas laisser les gens croire que l’hôpital ou les médicaments remplacent l’humanité présente en eux.

On ne peut pas laisser mourir à petit feu le cœur des foules.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s