Lettre 5 – La lueur

Sophie, ou quel que soit ton prénom…

Tu étais dans cet hôpital.
Je me souviens de toi.
Des cheveux noirs, infiniment longs, bouclés. Un visage doux. La peau claire.
Et tu attendais, comme moi, dans ces couloirs vides de sens que l’on te sorte de là, ou que l’on te retrouve.
Une issue, une lueur, quelque-chose de moins terne. De moins fermé. Une espérance.

Je me souviens de toi, accrochée au téléphone dans ce couloir, ce téléphone accroché au mur, et toi, accrochée au téléphone, comme s’il s’agissait là de ton unique moyen de survie. Des pleurs. Des larmes qui te venaient aux yeux, qui sortaient du plus profond de toi-même, et qui ne s’arrêtaient plus de jaillir, de couler, de mordre tes joues et ton visage, et soudain tu n’étais plus que cette eau et cette tristesse certaine qui sortait de toi sans discontinuer.
Qu’avais tu caché au fond de toi pour déchirer si bien tes entrailles ? Bien sûr un médecin n’aurait pas dit ça. Un médecin aurait dit « tel traitement » un médecin aurait dit « tel diagnostic, telle maladie ». Mais moi je sais, Sophie, combien les gravats et les morceaux de verre avalés déchirent, dans l’ombre de nos mémoires.

Nous étions allées, un jour où nous avions obtenu une autorisation de sortie pour quelques heures, dans un immense supermarché, non loin de l’hôpital.
Dans cette galerie commerçante, nous discutions quand soudain ton visage s’est éclairé. Tu t’es tourné vers un jeune homme que nous venions de croiser.
C’était ton cousin. Tu nous a présenté brièvement, tu lui as dit bonjour, il semblait gêné.
Je n’ai pas compris, sur le moment, cette gêne. Il semblait vouloir écourter la conversation, partir, fuir, s’en aller.
Mais tu étais toute à ta joie de le voir, alors il t’a demandé, comme par obligation : ça va ?
Et les larmes.
Les larmes de ton corps qui soudain sont remontées dans tes yeux, comme si tu possédais, caché au plus profond de toi, une mer entière, un océan, un fleuve. Le flot de tes paroles est devenu entrecoupé de sanglots, en quelques secondes le monde était retourné et ta joie s’était transformée en peine, en souffrance, en tristesse.
Alors soudain il est parti.
Il nous a planté là. Il a fui.
Il a disparu.
Les larmes ne se sont pas taries. Nous sommes rentrées à l’hôpital. Je me demandais pourquoi ton cousin semblait vouloir t’éviter. Je me suis interrogée, sans comprendre, sur cette peur que j’avais vu dans ses yeux, dans son regard.
La peur de l’autre.
Je n’avais pas encore conscience d’être entrée du côté des monstres. Du côté de ceux que l’on fuit.

Tes larmes, Sophie, j’y repense parfois, quand ça va mal. Je me souviens de toi, de ta tristesse. Et peu importe le nom que l’on donne à ces symptômes : la souffrance reste de la souffrance.
On ne peut pas dire ce n’est pas de la vraie tristesse, c’est une maladie.
On ne peut pas dire ça se soigne avec des médicaments.
Car même si les médicaments aident, la blessure reste une blessure.
Et les larmes que tu versais, je le sais Sophie, ces larmes qui étaient les tiennes étaient tout sauf de fausses émotions, des émotions dont on ne doit pas tenir compte.

Il faut tenir compte de ces débris de verres qui en nous déchirent si bien nos cœurs. Il faut tenir compte de chaque larme. Il faut tenir compte de la souffrance humaine.

Et toi, Sophie, qu’es-tu devenue ? As-tu trouvé la lueur manquant à ta vie ? Es-tu heureuse, es-tu en paix ?

Je l’espère. Je te le souhaite.

Bonne vie à toi, Sophie, et sache-le, la souffrance fait fuir avant tout car elle réveille en l’autre sa propre faiblesse, sa propre faille. Chacun voudrait fuir cette part fragile de lui-même. Cependant, chacun est bien obligé de vivre avec, et fuir la faiblesse des autres permet d’oublier que nous avons tous cette fragilité, en nous, quelque-part.

Avoir le courage d’accepter d’être faible, Sophie, c’est la force d’aller vers l’autre quelle que soit sa faille.

 

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