Les miettes

Nous sommes les miettes.
Les morceaux de vie tombés au sol. Personne n’y prend garde. Personne n’en veut.
Les miettes sont pour les chiens. On les laisse se perdre. On les laisse tout court.
On les oublie.
On les balaye. On les exclue. On les éloigne.
On les jette.

Nous sommes les miettes. Ces miettes de vie tombées, gaspillées, perdues.

Mais nous savons bien, nous, que ce pain-là de la vie est si précieux que même une miette rassasie. Que même une miette perdue change la donne. Que même cette petite part de vie oubliée mériterait qu’on en prenne soin. Que l’on se rappelle qu’elle appartient, elle aussi, à la vie. Qu’elle en est faite. Et même : qu’elle peut changer une existence toute entière. Car la vie dépasse tout entendement. Car la vie reste vie, même perdue sous la table, même oubliée, même meurtrie.

Nous sommes les miettes.
Nous sommes ces morceaux de pain sur lesquels on marche sans vraiment s’en inquiéter. Car les miettes seront jetées, et qu’il y a du pain frais sur la table.

Les convives s’assoient, ils préfèrent le pain que les miettes, et en mangeant le pain, ils oublient que les miettes sont aussi le pain.

Ils oublient que chaque miette a en elle la saveur et l’odeur du pain frais. Ils oublient que les miettes, aussi, sont précieuses.

C’est ainsi que vivent les miettes. C’est ainsi qu’elles vivent en partie, jusqu’à ce qu’une autre miette tombe. Et dans sa chute, elle voit qu’elle n’a rien perdu de sa saveur. Elle reste pain. Elle reste vie.

Mais à présent sous la table, elle ne sert plus à rien. On l’oubliera. On la jettera, ou au mieux, on la donnera aux chiens.

Mais si un jour, dans cette maison, il n’y a plus de pain. Si le pain commence à manquer, on le coupera avec précaution, on fera attention à chaque miette, afin que pas une ne tombe, afin que pas une ne soit perdue.

C’est ainsi qu’avant de comprendre le manque de la vie, on ne peut pas comprendre la vie tout court.

Car la vie est belle.
La vie est précieuse.
Quelle qu’elle soit.

Et être malade ne veut pas dire ne pas pouvoir goûter la vie. Au contraire. Car les convives qui mangent le pain frais le mangent sans comprendre sa saveur.
Car la miette, elle, sait bien la saveur du pain. Même contenue dans le petit morceau de vie qu’elle sait être.

Une miette tombée, certes, mais si tous savaient… si tous percevaient la saveur du pain, il n’y aurait plus de miettes au sol, sous la table.
S’il existe encore des miettes perdues, c’est que tous n’ont pas encore compris la saveur de la vie.

La saveur de chaque vie.

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